Mgr Erik Varden : « Il existe, au cœur du monde visible, une vie cachée »

 

 

Moine cistercien et évêque de Trondheim, en Norvège, Mgr Erik Varden vient de publier deux ouvrages qui illustrent chacun à leur manière la fécondité de la vie cachée. Il revient pour Aleteia sur sa conversion au catholicisme, le réveil spirituel de la Norvège et la puissance de la vie intérieure.

Un éloge de la vie cachée. À contre-courant de la tendance actuelle où tout est exposé au vu et au su de tous, Mgr Erik Varden, moine cistercien et évêque de Trondheim, en Norvège, rend hommage à ce qui est dissimulé. Hymne à la vie monastique, qui a contribué au rayonnement de l’Europe, mais aussi à la vie intérieure, lieu incontournable pour asseoir sa pensée et écouter la voix de Dieu. Son dernier ouvrage, Introduction à la vie cachée (Fayard), est une conversation avec Nicolas Diat basée sur le discours de Benoît XVI au collège des Bernardins en 2008 sur les fondements monastiques de la civilisation européenne. Le second livre, Illuminés d’une gloire cachée (Artège), réunit les méditations spirituelles qu’il a prêchées devant Léon XIV et la curie cette année pour la retraite de carême.

Aleteia : Vous êtes devenu catholique en 1993 puis moine trappiste en 2002, pouvez-vous nous décrire votre conversion puis le parcours spirituel qui vous a mené à la Trappe ?

Mgr Erik Varden : Je suis né et j'ai grandi dans une famille chrétienne de confession, mais pas très pratiquante. J'ai été baptisé quand j'étais tout petit, ce qui demeure pour moi un sujet de grande gratitude. Mais pour la formation chrétienne, elle était plutôt neutre. J'ai passé, comme beaucoup d’adolescents, par une période de révolte, où j'ai pris mes distances très résolument. Mais quand j'avais 14-15 ans, un réveil intérieur a commencé à avoir lieu. Je me suis posé des questions sur le sens de l'existence, j'ai cherché des repères durables. C'est au cours de cette recherche que j'ai eu une étrange illumination qui m'est venue à travers la musique. Une expérience qui m'a communiqué avec une grande certitude que je portais quelque chose en moi qui me dépassait. Et que cette autre réalité était une présence qui portait un nom. Donc je me suis mis à la recherche de ce nom. Cette recherche m'a mené à la Bible, au Christ, à l'Église, à la vocation.

Vous êtes aujourd’hui évêque de Trondheim, les Norvégiens sont en majorité protestants, une partie est sans religion, comment évolue le catholicisme en Norvège ?

Nous vivons un temps de printemps. En ce moment, il y a plein de grâces, plein de défis. Il comporte aussi beaucoup de responsabilités. Nous voyons vraiment la grâce à l'œuvre. Il y a beaucoup de gens qui cherchent avec assiduité, sérieux et sincérité la vérité, la communion, la vraie vie. Et nous constatons que le catholicisme, resté très longtemps très marginal dans la structure de la société et qui revient modestement en Norvège au XIXe siècle, n'est plus si marginal que ça. Il doit assumer désormais son rôle au cœur de la société pour former, orienter et aider cette société. Il est redevenu un élément constitutif du tissu social et culturel, marqué par une grande variété. Notre communauté catholique en Norvège est surtout une communauté d'immigrés. Nous avons à Trondheim des catholiques provenant de 130 pays différents. Cela est une source de défi parfois, de faire de cette multiplicité une unité, mais apporte aussi beaucoup de richesse. Cela nous aide à ne pas absolutiser l'identité nationale, à ne pas construire l'illusion d'une forme normative de la foi chrétienne ou du catholicisme qui soit norvégienne. Il nous invite vraiment à vivre le catholicisme au sens strict, comme une communion d'universalité.

Vous avez publié deux ouvrages récemment, Introduction à la vie cachée et Illuminés d'une gloire cachée. Cela fait beaucoup de choses cachées que vous avez décidé de mettre en lumière ! Pourquoi cette intuition d'évoquer ce qui est caché ?

Dans le contexte actuel, où nous cherchons tous l'attention des autres, où tout le monde s'expose avec plus ou moins de subtilité, c'est intéressant et fécond de se poser la question : "que sont les choses vraiment importantes qui ne se voient pas ?" Car il existe, au cœur du monde visible, une vie cachée. Cela résonne évidemment avec ma sensibilité monastique. La vie monastique a toujours voulu être une vie à la fois cachée et accueillante, hospitalière. Une petite société séparée du monde, mais toujours ouverte à accueillir le monde.

«Cultiver sa vie intérieure n'est pas une fermeture sur soi. »

Pourquoi est-ce si important de développer une vie intérieure ?

Parce que l'action publique présuppose un fondement de réflexion et de consolidation. Pour pouvoir énoncer une parole significative, il faut que cette parole soit d'abord le fruit d'un procès intérieur, que cette parole exprime une réalité, une vérité, que la parole soit le moyen d'une vraie communication et pas simplement de l'air chaud. Cultiver sa vie intérieure n'est pas une fermeture sur soi. C'est accepter que l'action et la conversation doivent mûrir, c’est reconnaître que la terre dans laquelle ces grains mûrissent est la terre de mon âme, de mon esprit, de mon intelligence. C’est aussi admettre que la fécondité de ces terrains ne s'improvise pas, exige du travail, du labeur, de "l'érudition". Un terme très important dans la pensée de Benoît XVI : la terre "rude" étant la terre qui n'a pas été labourée, et l'érudition étant le procès par lequel l'homme, suivant la vocation de Dieu, applique sa force, sa pensée, son désir à rendre la terre rude, féconde, capable de nourrir le grain.

Comment passe-t-on d’une terre rude à une terre féconde ? Comment atteindre cette "érudition" ?

Cela passe par la rencontre avec Dieu, c'est répondre à l'appel de Dieu. Le sujet principal qui œuvre est Dieu lui-même, son Esprit. Il faut donc se mettre à l'écoute de l'Esprit qui ne communique pas avec des gestes violents, ni à travers une forte rhétorique. L’Esprit aime parler silencieusement, il est d'une patience étonnante et parfois choquante. Il faut apprendre, ou réapprendre à écouter, à attendre et à consentir à l'action de Dieu dans mon existence, en renonçant à cette volonté profondément enracinée en nous tous de nous prendre nous-mêmes pour Dieu. Une tendance à vouloir former nos vies, nos avenirs, nos communautés à notre image, plutôt que de recevoir l'image voulue par le Créateur, pour notre bien et pour notre bonheur.

Vous invitez à se mettre à l’écoute de l’Esprit, mais comment reconnaître la voix de Dieu ?

Tout d'abord, il faut apprendre à connaître les voix de Dieu dans l’histoire du salut en lisant, en connaissant et en intériorisant les Écritures. Avoir une bonne culture biblique est incontournable. C'est un grand défi, puisque la Bible est un livre exigeant, mais plus on le découvre, plus on est fasciné par cet univers qui s'ouvre. Il faut ensuite apprendre à reconnaître l'action de Dieu dans l'Église, agissant dans la vie des sacrements, dans la communion des fidèles, dans la vie concrète de ma communauté, de ma paroisse, de ma famille, dans le magistère, dans l'histoire des saints. Voilà les préliminaires pour pouvoir ensuite discerner ce qui est le fruit de la grâce, et ce qui est le fruit peut-être d'une bonne volonté humaine, mais qui reste au niveau humain.

Aleteia - Mathilde de Robien